La culture, un refuge d’urgence : Le Festival international du court métrage à Kyiv.

« Depuis le début de l’invasion, la manière dont on valorise davantage le contact réel, la présence de quelqu’un et l’opportunité de se voir et de parler en personne a changé. » Oleksandra Prokipenko

Oleksandra (Sasha) Prokipenko est directrice de la programmation du Festival international de courts métrages de Kyiv depuis cinq ans. Elle a dû faire face à deux défis majeurs : la pandémie et l’invasion russe. Malgré ces circonstances, le festival a maintenu son rendez-vous annuel chaque septembre, sans interruption, depuis sa création en 2011.

Le parcours de Sasha dans le milieu audiovisuel est atypique. Elle a étudié le turc, le français et la philologie, mais son esprit curieux l’a poussée à travailler comme bénévole dans plusieurs festivals à travers différentes régions d’Ukraine, en particulier dans la capitale, ce qui l’a amenée à travailler au KISFF (Festival international de courts métrages de Kyiv, https://www.kisff.org/en/main).

Elle a débuté en coordonnant le sous-titrage, puis a assumé le rôle de responsable de la programmation. Au départ, elle ne connaissait pas grand-chose au milieu, mais elle a appris au fur et à mesure. Elle raconte que ce qui l’a le plus aidée, ce sont les rencontres avec des personnes issues d’autres festivals, de différents contextes, cultures et visions. Elle prenait des notes et imaginait comment appliquer des idées qui pourraient profiter au festival.

L’un des événements les plus marquants est le Festival de courts métrages de Clermont-Ferrand (https://clermont-filmfest.org/en/global/home/), où une délégation ukrainienne, composée de réalisateurs et de producteurs, a eu l’opportunité d’échanger des expériences et de nouer de nouvelles relations, essentielles pour le cinéma émergent et la survie du festival. Cette année, par exemple, un réalisateur a réussi à garantir la coproduction de son film. De plus, de nouvelles collaborations ont été établies avec la délégation estonienne pour participer à un festival d’animation rétro. 

Depuis le début de l’invasion en 2022, l’importance de ces rencontres a pris encore plus d’ampleur. Selon Donna Haraway (Haraway Donna, Vivre avec le trouble. Les éditions des mondes à faire), les histoires qui racontent d’autres histoires parlent aussi de nous. Ces récits tissent des relations et des liens qui s’entrelacent pour créer des écosystèmes de collaboration, qu’elle appelle tentaculaires. Dans ces systèmes, la transmission et la réception de savoirs et d’actions jouent un rôle central.

Dans ce contexte dit d’urgence, créer des connexions est essentiel non seulement pour garantir la continuité du festival à Kyiv, mais aussi pour dépasser la situation en abordant ce que cela signifie d’être humain dans ces temps troublés « Il s’agit plutôt d’apprendre à être véritablement présenté, à être davantage que de simples pivots évanescents entre un passé et un avenir, à être des « bestioles » mortelles, entrelacées dans des configurations innombrables et inachevées des lieux, temps, de matières et de questions, de significations.» (Haraway Donna, Vivre avec le trouble. Les éditions des mondes à faire. p.8)

Réadaptation face à une situation de menace constante

« Notre festival était autrefois assez grand et, étonnamment, nous avons connu nos meilleures années pendant la pandémie de COVID. Nous accueillons entre 10 000 et 15 000 personnes désireuses d’assister au festival. Mais maintenant, malheureusement, depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine, une grande partie de notre public a déménagé dans d’autres villes ou même à l’étranger.»

Le festival a dû s’adapter à la situation politique et aux menaces constantes que traverse le pays, ce qui a conduit à différents axes d’adaptation en termes de sécurité, d’infrastructures, de coopération et de développement des activités.

L’une des principales mesures de sécurité mises en place consiste à informer le public sur les abris anti-aériens les plus proches. En cas d’alarme de missiles, les spectateurs savent où se rendre pour se protéger. De plus, en raison des fréquentes coupures d’électricité pouvant durer plusieurs heures, le festival a installé des générateurs électriques pour assurer la continuité des événements sans interruption. Dans ce contexte, regagner la confiance du public pour assister aux projections est devenu un véritable défi.

« Je pense qu’il est maintenant plus difficile d’attirer les gens dans les salles de cinéma, bien que cette année ait été bien meilleure que la précédente. Nous cherchons tous.tes à nous adapter à ces nouvelles circonstances et à cette nouvelle réalité. Oui, nous devons trouver de nouveaux moyens et méthodes pour ramener le public au cinéma. »

Cependant, l’augmentation du nombre de visiteurs cette année s’explique par le fait que, selon Sasha, les gens apprécient davantage le contact direct, le fait de se voir et de communiquer en personne. La sensibilité au monde, le fait de se voir, de se toucher et de parler, est une caractéristique fondamentale de l’être humain (Rosa, Hartmut. Résonance. Une sociologie de la relation au monde. La découverte poche. 2021). C’est une manière d’habiter et d’être habité par le monde. Dans des situations de guerre ou pendant la pandémie de COVID, que Sasha a vécue en tant que membre du festival, cette relation est brusquement rompue. La nécessité de rétablir ces connexions s’impose alors comme une condition essentielle de l’humanité.

Dans cette même optique, elle est convaincue de la nécessité de renforcer l’aspect éducatif et les discussions entre jeunes et adolescents.

« Nous voulons offrir plus d’expériences à notre public. Parmi les projets de cette année, nous avons une section éducative qui a rencontré un grand succès. Nous organisons de nombreuses projections pour les enfants et les jeunes. Nous proposons également des projections suivies de discussions animées par de jeunes étudiants, avec des débats entre adolescents et étudiants en cinéma. »

Sasha participe également à d’autres festivals, comme le Molodist Kyiv International Film Festival et le premier festival de cinéma LGBTQIA+ d’Ukraine, Sunny Bunny, qui a tenu sa deuxième édition cette année.

Bien que des financements aient été fournis par l’Europe, notamment via Europe Créative, qui collabore actuellement avec quatre festivals en Ukraine, Sasha a souligné que le soutien a diminué par rapport au début de l’invasion. Elle raconte qu’au départ, elle a reçu de nombreuses propositions et initiatives de la part d’autres festivals à l’étranger, mais que désormais, malgré la persistance de la situation en Ukraine, l’attention est moindre. Néanmoins, ils ont réussi à organiser des projections récemment à New York et en Pologne.

Malgré la guerre, qui a engendré une situation de tension et d’incertitude, le festival a su trouver une voie d’adaptation pour survivre. La clé réside dans la mobilité, tant interne qu’externe, malgré les difficultés dans la zone de conflit. Les échanges et les connexions nourrissent l’énergie créatrice indispensable à la survie. Dans ce contexte, le désir et l’élan de la rencontre réelle, des voix et de l’expression deviennent essentiels en période d’urgence, pour la survie des âmes, pour notre espèce.

Prix décerné lors d'une projection du festival du court métrage en Ukraine